C’est quoi ?
Situé à une quinzaine de kilomètres au large de Dieppe et du Tréport, il comptera bientôt 62 éoliennes de 211 mètres. Aussi hautes que la Tour Montparnasse à Paris. À ce jour, 34 engins sont déjà installés et cinq produisent même de l’électricité depuis mi-juin. À terme, le parc, qui a nécessité 2,7 milliards d’euros d’investissement, doit fournir 2 000 mégawattheures d’électricité par an, ce qui correspond à l’approvisionnement de 850 000 personnes.
Il est prévu pour fonctionner à pleine capacité d’ici le printemps 2027 selon EDMT Ocean-Winds, le promoteur et exploitant du site, composé des entreprises Engie, EDP Renewables et du groupe Caisse des dépôts. La concession court jusqu’en 2051.
Depuis 20 ans, le dossier éolien en Manche et Mer du Nord suscite de vifs débats, notamment en Baie de Somme et dans le Montreuillois (lire par ailleurs). Dans le cas du parc éolien offshore de Dieppe-Le Tréport, l’étude d’impact n’a pourtant jamais inclus le Pas-de-Calais, jugé trop éloigné. Sauf que les éoliennes y sont en réalité bien visibles à l’œil nu certains jours.
Des maires en colère
« Autrefois, les gens photographiaient la baie d’Authie et ses phoques. Cet été, ce qu’on a vu circuler, ce sont les éoliennes en fond. C’est désolant. » Le maire de Berck, Bruno Cousein, ne décolère pas. Depuis la promenade Debeyre, selon les conditions météo, le parc éolien, qui se dresse depuis peu à l’horizon, apparaît dans le décor. « On doit donner un avis consultatif quand il s’agit de tirer un câble sous-marin au large de nos côtes, qu’on ne voit même pas. Mais quand il s’agit d’éoliennes en mer, on n’est même pas consulté… C’est du foutage de gueule » tempête l’élu qui compte bien dénoncer cet état de fait au préfet du Pas-de-Calais.
De son côté, Daniel Fasquelle, président de la CA2BM et maire du Touquet, a prévu d’écrire « au préfet maritime et au ministre compétent » pour, lui aussi, leur dire son « mécontentement de ne pas avoir été consulté sur ce projet ». Il rappelle que « la politique touristique du territoire repose d’abord sur son environnement, son cadre, ses paysages naturels et son ambiance ». « Ce n’est pas la peine de mettre autant d’investissement pour attirer des touristes et travailler à notre attractivité… Ce projet est bien la preuve que les éoliennes en mer ont un impact considérable sur les paysages », réagit-il.
Qu’en dit le Parc marin ?
À l’époque de son instruction, le dossier avait donné lieu à une vive bataille entre le parc naturel marin des estuaires picards et de la mer d’Opale, et l’AFB, l’agence française pour la biodiversité (devenue depuis OFB). Le parc marin, notamment, dont 30 % de l’emprise du parc éolien se trouve dans son périmètre, avait rendu, après « une étude approfondie en 2017 », un avis défavorable comportant une centaine de réserves et de prescriptions concernant la pêche dans la zone, la présence d’oiseaux migrateurs ou d’espèces sous-marines, etc. Mais quelques mois plus tard, l’AFB votait en faveur du projet. Le parc marin ne pouvant plus rendre que des avis consultatifs, privé de son ancien « droit de veto » à la faveur d’un changement des règles de gouvernance, le projet avait donc été approuvé. « Dans la foulée, la totalité des membres élus du parc marin, président et vice-présidents, ont démissionné pour protester » rappelle celui qui en est aujourd’hui le président, Emmanuel Maquet, également maire de Mers-les-Bains. « Il y avait alors une position unanime des élus du littoral picard. Nous étions tous d’accord pour dire que cela allait défigurer ce littoral que nous protégions depuis de nombreuses années. Malgré les oppositions, l’État a maintenu ce projet » qui, selon lui, a été monté en dépit du bon sens : « Il a été pensé à l’envers, déplore-t-il. On a commencé par repérer des zones potentielles, puis on a étudié l’impact. Aujourd’hui, on procède autrement, on définit qu’il faut tant d’éoliennes en mer et on regarde où cela nuira le moins. Et ce qui est scandaleux, c’est qu’on avait proposé une autre zone possible, toujours au large de Dieppe mais dans une zone de moindre intérêt pour la biodiversité… Une option qui n’a même jamais été étudiée. »
L’élu picard pointe par ailleurs une iniquité dans la répartition des compensations financières versées aux communes situées dans un périmètre défini par l’État, et dont le Pas-de-Calais a été d’emblée écarté. « Le principe de péréquation favorise les communes les plus peuplées et l’État n’a pas voulu prendre en compte la population DGF, qui inclut les résidents secondaires. Ainsi sur les 8 millions d’euros qui seront versés pour les communes littorales et les pêcheurs, 1,5 million d’euros reviendront à Dieppe qui a déjà les bureaux, les équipes de maintenance, les emplois… » dénonce Emmanuel Maquet.
Pour autant, il précise que « l’impact visuel n’est pas au cœur des sujets de préoccupation du parc marin ». « Ce qui importe désormais, c’est le suivi des prescriptions au sujet des fonds marins et de la biodiversité, qu’on s’assure de la conformité aux règlements, c’est notre compétence et on sera vigilants » assure-t-il.
Des craintes qui ressurgissent
Dans le Montreuillois, au-delà du simple aspect visuel, le sujet qui s’est invité cet été a fait ressurgir la crainte d’un autre projet éolien en mer, au large de Berck et du Touquet, sur le banc de sable Bassure de Baas, officiellement mis de côté mais pas totalement enterré non plus. « Il faut bien se rendre compte que demain on pourrait avoir un projet deux fois plus près que celui de Dieppe-Le Tréport avec des éoliennes plus hautes encore, dans la dernière baie de France 100 % naturelle. Ce qui arrive légitime nos inquiétudes », réagit le maire de Berck. Rejoint sur ce sujet par le président de la CA2BM qui entend réaffirmer avec force son opposition à tout projet d’éoliennes offshore au large du Montreuillois : « D’autres zones, comme Dunkerque, s’y prêtent davantage. Ici, abîmer les paysages, c’est abîmer l’attractivité du territoire, ce n’est pas possible ! »
Un phénomène d’optique bien connu et très observé cet été
Le parc éolien en mer de Dieppe-Le Tréport se situe à une bonne quarantaine de kilomètres à vol d’oiseau de Berck. Alors comment expliquer qu’on puisse les distinguer à l’œil nu malgré la distance ? C’est le résultat d’un phénomène d’optique complexe mais bien connu : la fata morgana, qui peut donner l’illusion que des objets réels à l’horizon flottent dans les airs ou paraissent beaucoup plus proches qu’ils ne le sont réellement. Les « fata morgana » apparaissent quand certaines conditions météo sont réunies et impliquent une température de l’air élevée au-dessus d’une mer plus fraîche. Un écart qui perturbe les rayons de la lumière et qui peut produire cet aspect « loupe ». L’été caniculaire qu’on a vécu a ainsi multiplié le phénomène au large de nos côtes cette année. Il est aussi amplifié à marée basse, car les hauteurs d’eau influencent notre vision et nos perceptions. Autant d’éléments physiques qui expliquent que ces éoliennes en mer, pourtant loin de chez nous, nous apparaissent parfaitement depuis Berck, Merlimont ou même Stella-Plage. Une illusion d’optique en somme, pour un impact visuel bien réel.
Voix du Nord