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La gestion sociale catastrophique d’Iberdrola France

Un rapport d’expertise sociale pointe les graves dysfonctionnements de la filiale du géant énergétique espagnol, qui prépare un plan de licenciement. « Iberdrola France, c’est juste un comptoir colonial de l’Espagne », témoigne un salarié.

C’estC’est peu dire que la filiale française d’Iberdrola, géant espagnol de l’électricité, ne semble guère se soucier de la mauvaise réputation dont elle jouit désormais dans l’Hexagone et qui se dégrade de plus en plus au fil des mois. Car après avoir obtenu la concession du gigantesque parc éolien offshore de la baie de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor) alors qu’elle avait perdu l’appel d’offres ; après avoir obtenu une dérogation à l’interdiction de porter atteinte aux espèces animales et à leurs habitats ; après avoir été gorgée de soutien public grâce à un système de rachat de l’électricité au-dessus des prix du marché, voici cette firme éminemment prospère qui se distingue de nouveau par une politique sociale pour le moins agressive.

Le premier symptôme de cette politique brutale, c’est le plan de licenciement – improprement appelé « plan de sauvegarde de l’emploi » – qui vient d’être annoncé. Comme Mediapart l’a détaillé, le groupe espagnol, qui a engrangé un bénéfice mondial de 6,2 milliards d’euros en 2025 et qui profite d’un soutien public en France de plus de 300 millions d’euros par an, n’en a pas moins décidé de procéder à vingt-cinq licenciements sur les cent huit salarié·es qu’il compte en France.

Et puis, il y a un second symptôme, qui corrobore le premier : un « rapport », réalisé en juin par le cabinet d’expertise sociale Physiofirm, mandaté par le comité économique et social (CSE) de l’unité économique et sociale (UES) d’Iberdrola France, établit que le groupe conduit une politique sociale agressive, peu respectueuse de ses salarié·es, et parfois même prend des libertés avec ses obligations légales. Ce rapport alarmant vient tout juste d’être diffusé à l’ensemble des salarié·es, et Mediapart a pu en consulter une copie.

Le rapport pointe donc des « dérives managériales » à l’origine de « situations de mal-être au travail ». « Prises de décisions unilatérales, sans explication » ; « fermeture au dialogue » ; des « disparités salariales notables » : en résumé, le document évoque « des modes de gestion opaques, descendants et autoritaires au sein d’une organisation rendue pathogène ». Il souligne aussi « des suspicions de favoritisme et de “copinage” ». « Des pressions et des tentatives d’intimidation sont également relevées à l’encontre d’élus au CSE de l’UES, ayant exprimé explicitement des objections et/ou des revendications auprès de la direction dans le cadre de leurs mandats », relève-t-on encore.

Bref, « il ressort globalement des entretiens un mal-être profond et généralisé s’inscrivant dans la durée, avec des témoignages de salariés à bout (climat anxiogène, états dépressifs, crises de larmes) et une érosion des collectifs de travail, caractérisée par des formes de défections temporaires (arrêts maladie) ou définitives (“vagues de démissions”). […] Un style de management agressif émanant de membres du top management, utilisant des techniques et des leviers de gestion délétères, se serait progressivement banalisé ».

La direction madrilène décide de tout

L’intérêt de ce rapport, c’est qu’il cherche à comprendre la source principale de cette souffrance au travail. Une source qui réside dans l’hypercentralisation des décisions. Perpétuel changement de stratégie, mauvaise information du personnel, brutalité hiérarchique : le rapport pointe une cascade de dysfonctionnements.

Mais la note dominante des entretiens que les enquêteurs ont pu réaliser auprès de trente-six salarié·es, c’est l’éloignement de la direction. Car, visiblement, la direction d’Iberdrola France ne dispose d’aucun pouvoir. Tout vient de Madrid, et tout redescend de Madrid. C’est en tout cas le leitmotiv que le cabinet Physiofirm a entendu au cours de ces entretiens.

« On a une direction fantoche qui ne fait que relayer les informations de l’Espagne », a confié un premier salarié. « Quand on a des membres de la direction France, qui sont quand même censés projeter l’entreprise sur l’ensemble de la France, qui vous disent ouvertement qu’ils ne sont que des passe-plats, c’est fou », s’est inquiété un autre.

Comme la direction madrilène décide de tout, sans connaître tous les méandres du droit social français, il lui arrive de prendre des décisions qui sortent du cadre légal. Explication du rapport : « Cette différence entre les cadres juridiques est importante, puisqu’il apparaît que de nombreuses décisions stratégiques importantes sont décidées par le siège espagnol. Or, de nombreux salariés ont indiqué que le siège ne semble pas avoir une réelle connaissance du cadre légal français et de ses contraintes. »

Décryptage d’un salarié : au siège, « en Espagne, ils n’ont pas de connaissance du droit français. Là-bas, ce n’est pas aussi compliqué. Par exemple, pour la participation qui est obligatoire en France, en Espagne, ils ne connaissent pas ce système. Ça rajoute des délais supplémentaires pour toute discussion, le temps que l’Espagne comprenne, qu’ils fassent de leur côté les recherches et qu’ils demandent à leurs avocats si effectivement il y a des obligations du côté du droit du travail en France ».

Les enquêteurs du cabinet d’expertise confirment que ce sentiment des salarié·es est fondé : « À ce titre, l’annonce réalisée par Iberdrola de la vente à venir de l’activité onshore, effectuée lors du séminaire d’été 2025 à l’ensemble des salariés, soit plusieurs mois avant l’information-consultation officielle du CSE, tout comme l’annonce officielle de l’entreprise de la conclusion d’un accord pour la vente de cette activité via son communiqué de presse relayé sur son site internet le 21 novembre, là encore avant l’information-consultation officielle réalisée à partir du 27 novembre 2025, pourrait de ce fait constituer un délit d’entrave. »

À lire ce rapport, on comprend donc vite que c’est une remarque terrible d’un salarié, recueillie par Physiofirm, qui résume le mieux le comportement de la direction espagnole du groupe en même temps que le ressenti des salarié·es français·es : « Iberdrola France, c’est juste un comptoir colonial de l’Espagne. »

mediapart