Enquête truquée et aigles menacés


Près de Nîmes, un collectif d’écologistes, élus et chasseurs se bat contre un projet de parc éolien dans une forêt méditerranéenne, porté par TotalÉnergies. L’enquête publique, truquée par un maire local, va être relancée.

« On est tous choqués. » « Je ne comprends pas pourquoi il a fait ça. » « Il devait vraiment y tenir. Mais ça ne lui aura pas servi à grand-chose ! » Au Café de la Poste de Moulézan, paisible village de 650 habitants à 20 kilomètres de Nîmes, dans le Gard, tous les habitants rencontrés sont consternés par les accusations contre leur désormais ex-maire, Pierre Lucchini (sans étiquette).

À la tête de la commune depuis 2008, ce retraité de l’Armée de Terre, déjà condamné pour avoir frappé un autre élu, comparaîtra de nouveau le 13 mai prochain devant le tribunal correctionnel de Nîmes. Cette fois pour faux, usage de faux et usurpation d’identité. On lui reproche d’avoir rédigé sur Internet quelque 700 faux avis, sur 2 400, dans une enquête publique portant sur l’installation d’un parc de cinq éoliennes. « Les oiseaux possèdent un sens de la vue très développé, ce qui leur permet d’éviter les éoliennes », y écrit un pseudoreprésentant de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Tout le contraire de l’avis réel de la LPO Occitanie, qui assure ne pas « cautionner un tel projet (…) aux incidences écologiques et paysagères majeures et non compensables ».

Pierre Lucchini s’est vu retirer ses délégations à la communauté d’agglomération de Nîmes, et a, depuis, démissionné de son mandat de maire. Le préfet du Gard a préféré relancer une nouvelle enquête publique sur ce projet très controversé. Autour duquel se sont nouées des alliances inédites.
Aigles de Bonelli et plantes rares

« C’est vrai que c’est un peu une bataille à fronts renversés », dit en souriant Thierry Gaugne, retraité de l’Éducation nationale et président du collectif du Bois des Lens. D’un côté, donc, le maire — depuis remplacé — de Moulézan, qui n’a cessé de soutenir le projet de parc éolien porté depuis 2017 par la multinationale TotalÉnergies. De l’autre, plusieurs associations réunies dans un collectif monté en 2008 pour s’opposer à un projet de carrière, puis à d’autres projets de parcs éoliens.

Le premier soutient un projet qui va « lutter contre le réchauffement climatique » et rapporter à sa commune « entre 80 000 et 100 000 euros par an », comme il l’a dit au média local Dis-Leur !. Les seconds, soutenus par la majorité des maires alentour, défendent une forêt méditerranéenne de près de 9 000 hectares qu’ils ne veulent pas voir livrée à une industrie, fût-elle verte. Leur champ de bataille : le Bois des Lens. Un immense croissant vert entre Nîmes et Alès, et un petit paradis pour les randonneurs et les chasseurs locaux.

« On y trouve une biodiversité très riche », dit avec enthousiasme Françoise Lienhard, ex-responsable d’une association d’éducation à l’environnement, L’Œil vert. Cette jeune retraitée a « acheté un petit mazet sur la commune de Fons », à l’est du bois, autour duquel elle ne se lasse pas de « recenser les espèces protégées ». Côté flore, 700 espèces ont été jusqu’ici dénombrées, dont 4 protégées : le glaïeul douteux, la spirante d’été, la gratiole officinale et la gagée de Granatelli. Côté faune, dix-huit espèces de chauves-souris et plusieurs rapaces, dont le rare et menacé aigle de Bonelli.
 « Oh, regardez. C’est peut-être un milan ! » L’envol soudain d’un rapace interrompt Thierry Gaugne et Françoise Lienhard, qui nous guident au cœur du Bois, le long d’une piste de défense des forêts contre l’incendie, dite DFCI. Ils tiennent à nous montrer une chênaie verte qui pourrait être débroussaillée, avec 50 hectares de végétation, pour créer une zone de compensation pour les aigles de Bonelli. Au total, près de 140 ha seraient défrichés ou débroussaillés, sans compter les coupes supplémentaires préconisées par sécurité par les pompiers. « Ces arbres sont pourtant des puits de carbone indispensables », se désole Françoise Lienhard.

Deux autres membres du collectif nous accompagnent dans le bois : des chasseurs. Leurs postes de guet sont partout le long des pistes. « Il y a beaucoup de sangliers, de lièvres et de chevreuils dans le bois, c’est un lieu de reproduction », explique Daniel Meurice, un retraité de Moulézan. Sa société de chasse a refusé, dit-il, de l’argent proposé par TotalÉnergies. Sébastien Mellarede, un artisan de 52 ans, habitant à Combas, a engagé la sienne dans le collectif depuis l’origine. Le Bois, il le connaît depuis l’enfance. « J’ai toujours entendu parler de son passé de pastoralisme, de fours à chaux et du passage du loup. » Il y vient « toute l’année » pour « regarder passer les bécasses, les sangliers et les lièvres, ou juste admirer le soleil couchant ». Il assure « ne pas être contre les éoliennes ». Mais « pas dans cet endroit sauvage et magnifique. Si on commence à industrialiser le bois, ce sera le pied dans la porte, et on ne pourra plus rien arrêter ».

Un site archéologique

 Nous voici sur un point culminant, au croisement de deux pistes, les os glacés par un puissant mistral. Un vent suffisamment fort pour justifier l’implantation, à quelques centaines de mètres, du parc éolien ? « TotalÉnergies n’a pas publié les études de vent, au motif que c’était un secret industriel », dit Françoise Lienhard. Le Bois des Lens est d’autant plus convoité qu’il fait partie des rares zones de développement éolien du Gard, un département qui ne compte que cinq éoliennes, au bord du Rhône.

Autour de nous, à l’horizon, pointent le mont Bouquet, le mont Lozère et le pic Saint-Loup. Et demain, peut-être, toutes proches, cinq grandes éoliennes de 2,2 mégawatts chacune, hautes de 150 mètres, soit la hauteur de la plus grande église de France, la cathédrale de Rouen. Avec autour d’elles une vaste zone d’exclusion aérienne qui fait bondir les opposants : « Les Canadairs ne pourront pas intervenir en cas d’incendie », assure la bénévole, et ce, dans une zone où le risque est élevé. « La réduction de l’aire de largage est estimée par l’ONF à 250 ha », répond TotalÉnergies dans la première enquête publique. « Cette surface est à comparer à l’échelle de celle du massif qui est de 9 000 ha ».
Le Bois des Lens n’est pas seulement une inestimable réserve de biodiversité, c’est aussi un site archéologique, que pourraient menacer les éoliennes. « Quinze carrières romaines ont été identifiées, toutes datant de l’époque de l’empereur Auguste », raconte Jean-Claude Bessac, retraité du Centre nationale de la recherche scientifique (CNRS), qui y a mené plusieurs campagnes de fouilles archéologiques. Les Romains en ont extrait la pierre de Lens, utilisée pour la Maison carrée de Nîmes. L’archéologue s’inquiète surtout pour un site, celui de Jouffe : « C’est un site extraordinaire, occupé du VIIIe siècle avant Jésus-Christ jusqu’à l’époque médiévale. Il y a eu des sondages, mais le site n’a pas été fouillé. C’est une mine qu’il faudrait mettre en valeur. » Ce qui sera difficile à 300 mètres d’un champ d’éoliennes, dit-il.

Jean-Claude Bessac redoute surtout les conséquences pour les nappes phréatiques, alimentant en eau potable plus de 10 000 habitants autour du Bois. « Il y a dans chaque éolienne 1 500 litres d’huile toxique. On ne pouvait pas choisir un pire lieu d’implantation, à la jonction de trois périmètres de protection éloignée. À la moindre pollution, ce sera impossible de dépolluer. On joue à la roulette russe. » TotalÉnergies répond que les éoliennes sont suffisamment éloignées des champs de captage, et que toutes les précautions ont été prises pour éviter une éventuelle pollution. Sans convaincre les opposants. Ils répéteront, encore une fois, leurs arguments lors de la nouvelle enquête publique, l’annulation de la précédente n’étant, à leurs yeux, qu’une péripétie. « On repart à zéro. Mais rien n’est gagné. »

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