X. Bertrand et les éoliennes

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Les tours de passe‐passe pour s’opposer aux éoliennes

Condamnée en première instance par la justice administrative à récupérer les sommes versées à une association antiéoliennes imaginée par Xavier Bertrand, la région Hauts-de-France vient de voter une nouvelle subvention en sa faveur, persistant envers et contre tout dans son combat contre l’implantation de nouveaux mâts.

« Je« Je mettrai un terme au développement anarchique de l’éolien qui défigure nos paysages qui font la France. » Voilà plus de dix ans que Xavier Bertrand espère faire tourner le vent en sa faveur. Élu en 2015 à la tête de la région de France la plus dotée en éoliennes, l’ancien ministre a fait de la lutte contre cette énergie renouvelable un combat prioritaire, comme l’a déjà raconté Mediacités.

Mais, en tant que président de région, Xavier Bertrand n’a pas forcément toute la latitude qu’il souhaiterait pour peser de tout son poids contre l’implantation d’éoliennes, celle‐ci étant du ressort de l’État. Ses nombreux courriers d’opposition envoyés au préfet étant restés sans effet, Xavier Bertrand relance sa campagne en 2021, avec une idée claire. « La région est en mesure d’avoir comme partenaire une fédération d’associations antiéolien. Nous allons financer ces associations pour qu’elles engagent des actions en justice pour retarder et empêcher les projets », avance‐t‐il au micro de France 3.

C’est ainsi que naît, début 2022, la fédération Stop éoliennes Hauts‐de‐France, dont la particularité est d’être très largement financée dès sa création… par la région, qui lui fournit près de 80 % de ses ressources. Sur le modèle pensé par Xavier Bertrand, elle s’organise pour attaquer en justice les décisions d’implantation d’éoliennes, en finançant les recours de collectifs locaux ou de particuliers concernés à hauteur de 50 %, et en leur fournissant des montages visuels.

La justice annule les subventions versées entre 2022 et 2024

« Nous n’avons pas de levier pour aller contre un projet. Voilà pourquoi nous soutenons financièrement cette fédération », résume Christophe Coulon, vice‐président du conseil régional et proche de Xavier Bertrand, dans les colonnes de L’Union, en 2022.

Saisi par l’actuelle présidente du groupe des socialistes, communistes et apparentés, Sarah Kerrich‐Bernard, et par son prédécesseur devenu sénateur Alexandre Ouizille, ainsi que par les élus régionaux du groupe écologiste qui soutiennent tous que cette « subvention ne répond à aucun intérêt public régional »le tribunal administratif de Lille leur a récemment donné raison. Le 30 mars 2026, il a annulé la délibération de 2022 décidant le versement annuel de subventions régionales à cette fédération.

Ce revers juridique ne décourage en rien Xavier Bertrand. La région a non seulement fait appel de la décision, mais elle a voté en commission permanente, le 28 mai, un nouveau versement de 50 000 euros à Stop éoliennes Hauts‐de‐France pour l’année 2026. Un choix immédiatement dénoncé par les écologistes et les socialistes, qui ont annoncé former un autre recours.

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Une nouvelle subvention en débat

La commission permanente du conseil régional des Hauts‐de‐France a adopté sans surprise, jeudi 28 mai, une nouvelle subvention de 50 000 euros au bénéfice de l’association Stop éoliennes Hauts‐de‐France pour l’année 2026. Les représentant·es écologistes, socialistes et communistes ont voté contre, là encore sans surprise. Mais le sujet a été jugé si important qu’il sera encore au menu de la prochaine séance plénière, le 26 juin.

Pour les élu·es écologistes, Thomas Hutin s’est élevé contre cette aide, alors que les précédentes ont été annulées par le tribunal administratif de Lille, jugeant que ces 50 000 euros supplémentaires auraient été « bien utiles à des associations réellement agréées pour la protection de l’environnement ». « Vos combats idéologiques mortifères, vous ne pouvez les mener avec de l’argent public régional », a t‐il cinglé en direction de Xavier Bertrand. Lequel l’a renvoyé aux autres « combats idéologiques » de l’ancienne présidence écologiste de la région.

La socialiste Sarah Kerrich‐Bernard s’est quant à elle déclarée « surprise » par cette délibération. Interpellant le président de la région, elle a rappelé que « l’institution régionale [avait] le devoir de récupérer les sommes versées annulées par la justice » et qu’elle « veillerai[t] à ce que ce soit bien fait par [ses] services ». Elle a également annoncé qu’avec les élu·es écologistes et communistes, elle attaquerait la nouvelle subvention.

La menace n’a manifestement pas ému Xavier Bertrand. La nouvelle délibération serait en effet « radicalement différente de celle de 2022 », a t‐il affirmé, et tiendrait compte « d’éléments apparus lors de la procédure introduite devant le tribunal administratif ». Le président a listé pas moins de six différences susceptibles de convaincre cette fois la justice. « Cette fédération n’est pas climatosceptique, a martelé Xavier Bertrand. Nous ne sommes pas climatosceptiques. On est juste anti‐saturation. »

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Ces derniers rappellent que l’appel interjeté par la région n’étant pas suspensif, elle doit dès à présent faire les démarches pour récupérer l’ensemble des sommes versées (soit 170 000 euros). « Les élus ont interpellé Xavier Bertrand pour savoir s’il a bien engagé les démarches nécessaires, sans réponse à ce jour », précisent les élu·es écologistes dans un communiqué.

Bénédicte Coste Leclerc, figure du mouvement antiéolien

Reste que, derrière cette bataille politique, se cache une problématique bien réelle. Trois départements de la région Hauts‐de‐France, la Somme, l’Aisne et le Pas‐de‐Calais, figurent sur le podium national des plus dotés en éoliennes, avec des installations parfois concentrées sur des territoires resserrés.

La direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) justifiait cela en 2022 par le fait que la région est « un territoire attractif et compétitif pour développer la filière », puisqu’elle « présente des conditions propices à la bonne rentabilité des éoliennes, du fait de la force, de la fréquence et de la régularité des vents ».

À ce jour, selon l’Observatoire régional de l’éolien lancé par la région, les Hauts‐de‐France comptent 2 486 mâts en activité, 694 en cours de construction et 505 en cours d’instruction. Des chiffres en nette augmentation depuis 2010.

Cette densité a favorisé l’émergence de petits collectifs locaux, une soixantaine, désormais réunis au sein de la fédération. Parmi eux, l’Association samarienne de défense contre les éoliennes industrielles, présidée par Bénédicte Coste-Leclerc de Hauteclocque, la petite‐fille du maréchal Leclerc.

Agricultrice, cheffe d’entreprise et adjointe au maire de Tailly, dans la Somme, elle s’est illustrée en poursuivant le combat de son père contre l’implantation d’éoliennes autour du château de Tailly l’Arbre-à-Mouches, où elle réside. Un combat qui finit par décrocher une victoire, puisqu’elle obtient pour la première fois en 2020 l’annulation d’un projet de huit éoliennes, faisant valoir qu’il aggraverait l’encerclement de son village, déjà entouré d’une cinquantaine de mâts.

C’est chez elle que se rend Xavier Bertrand, en septembre 2021, pour participer à une « journée contre les éoliennes ». Ce jour‐là, il publie sur ses réseaux sociaux : « Je fais mien le combat de Bénédicte Coste Leclerc de Hauteclocque. En ces Journées du patrimoine, la belle demeure de Tailly rappelle que la préservation du patrimoine est incompatible avec la pollution éolienne. » Quelques mois plus tard, c’est justement Bénédicte Coste Leclerc qui prend la tête de la fédération Stop éoliennes Hauts‐de‐France.

Stop éoliennes revendique de « lutter contre ces invasions qui endommagent durablement nos campagnes » et « qui tuent des vaches et des oiseaux protégés ».

En 2024, elle fait son entrée en tant que « personnalité qualifiée » au conseil économique, social et environnemental régional (Ceser), qui donne des avis sur des sujets pour éclairer la politique de la collectivité. La nomination de la présidente de la fédération Stop éoliennes, qui siège au sein de la commission transition énergétique et REV3, ainsi qu’au sein du groupe agriculture, pêche et développement rural, fait une nouvelle fois grincer des dents à gauche.

Les élu·es écologistes dénoncent le fait que Bénédicte Coste Leclerc partage sur ses réseaux sociaux des contenus climatosceptiques. Mediacités s’est intéressé aux contenus publiés sur la page Facebook de la fédération Stop éoliennes. Outre le relais de pétitions contre des projets d’implantation de mâts, ou le partage d’interviews antiéoliennes, on trouve aussi un lien renvoyant vers une vidéo YouTube intitulée « Le Giec vous ment » ainsi que la promotion de livres ouvertement climatosceptiques.

Dans Sapiens et le climat, l’essayiste Olivier Postel‐Vinay relativise ainsi le discours médiatique autour du dérèglement climatique en mettant en avant des périodes de réchauffement identifiées à la préhistoire. Dans Impasses climatiques, François Gervais expose « les très nombreuses et très graves contradictions que véhicule ce discours alarmiste sur le climat ». De même, l’ouvrage Climat, la part d’incertitude, de Steven Koonin, nie et minimise l’impact de l’être humain sur l’ampleur du changement climatique.

En réaction à certains commentaires, la fédération Stop éolienne écrit : « Nous mettrons sur notre page différents documents (même si c’est “interdit”, “tabou”…) que nous jugeons intéressants. Nous ne cherchons pas à nous cacher ni à nous faire aimer de tous. » En janvier 2026, la fédération fait également savoir qu’elle continuera « à lutter contre ces invasions qui endommagent durablement nos campagnes, qui nuisent à notre environnement paysager, à notre patrimoine historique, qui tuent des vaches et des oiseaux protégés ». Sous‐entendu, à lutter contre toute forme d’implantation d’éoliennes terrestres dans la région. 

En 2025, Bénédicte Coste déclarait auprès du Courrier picard s’être opposée à 321 futures éoliennes en cours d’instruction, avoir défendu 47 dossiers, formé 36 recours devant la justice administrative et réalisé 11 photomontages, pour un montant de 145 000 euros. Elle se réjouissait d’avoir « évité » 150 nouvelles éoliennes en 2024.

Opposition « systématique » à l’éolien

C’est ce positionnement politique qui peut interroger dans l’attribution de subventions régionales, sans lesquelles cette association ne pourrait exister. Mediacités était aussi revenu en 2022 sur un curieux traitement de faveur, le projet de délibération allant jusqu’à indiquer que si l’association rencontrait « un problème de trésorerie, la région s’engage[rait] à procéder à l’instruction du dossier de façon prioritaire ».

Dans leurs recours, les élu·es socialistes et écologistes estimaient que « la fédération Stop éoliennes mène des actions à caractère politique et partisan ». Dans sa décision, le tribunal administratif va dans ce sens. « Il ressort des pièces du dossier, et contrairement à ce que soutient la région Hauts‐de‐France, que cette association n’a pas vocation de promouvoir un développement rationalisé de l’énergie éolienne dans la région, mais de s’opposer systématiquement aux projets éoliens, alors que par ailleurs il ne ressort pas […] que cette association serait agréée au titre du droit de la protection de l’environnement. »

« Je n’ai jamais nié que certains territoires étaient saturés, c’est une réalité. Mais ils le sont parce qu’il y a un refus absolu de pilotage politique. La région devrait être autorité organisatrice et faire en sorte de favoriser les projets là où ils sont nécessaires et bénéfiques, et les freiner là où il y en a déjà trop », expliquait la conseillère régionale écologiste Katy Vuylsteker au moment de l’audience, comme le rapporte le Courrier picard.

Le tribunal administratif est aussi revenu sur l’argument de « trop-plein » d’éoliennes avancé par la majorité. Pour lui, cet argument n’est pas de nature « à établir l’existence du phénomène de “saturation visuelle” des paysages régionaux qui pourrait justifier de lutter, de façon systématique, contre le développement de cette énergie ». D’autant que la région « n’a pas pour autant atteint les objectifs qu’elle s’est fixés en termes de consommation d’énergies renouvelables », appuie le juge.

La justice avait déjà partiellement annulé, en 2023, l’arrêté du préfet validant le schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires (Sraddet) adopté par le conseil régional en juin 2020. Celui‐ci prévoyait une stabilisation de la production d’énergie éolienne. Le tribunal administratif avait alors souligné que le conseil régional « exclu[ait] l’énergie éolienne terrestre du champ d’application de l’objectif régional tendant au développement des énergies renouvelables et de récupération ».

Xavier Bertrand, grand défenseur du nucléaire, a toujours dit qu’il préférerait développer des réacteurs à eau pressurisée EPR (un projet est notamment en cours d’étude dans la centrale de Gravelines) plutôt que des éoliennes. Il avançait également son intention de miser sur le solaire, l’hydrolien ou la méthanisation, une énergie pourtant sujette à caution. La question énergétique devrait devenir d’autant plus préoccupante pour le territoire qu’il mise beaucoup sur le développement de l’intelligence artificielle et des centres de données gourmands en électricité dans les années à venir.

Eden Sakhi Momen (Mediacités)

Mediapart

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